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A la source de la radicalisation: comprendre les causes, imaginer des solutions

Tommaso Emiliani, 1 September 2016

Post originally published on ForYouth.

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Students from the Chopin Promotion at the College of Europe taking part to the project “EUnited against Extremism”

Un concept qui échappe une définition univoque. L’Europe contemporaine vit quotidiennement l’échec de ses services de sécurité et d’intelligence vis-à-vis de l’élaboration d’une stratégie efficace de prévention des attentats. Une des raisons principales reste dans la difficulté de définir le processus de radicalisation des aspirants terroristes et d’identifier les conditions et les sujets aptes à faciliter la réussite de ce processus. Cela s’explique par le fait que la radicalisation ne se suffit pas à elle-même, mais existe selon un contexte déterminé par des facteurs sociaux, politiques et économiques.
Dans le cadre de l’Europe, le radicalisme actuel peut être mieux décrit comme un développement progressif de croyances extrêmes et d’idéologies qui remettent en question les valeurs et le régime politique au nom de l’islam politique. Si à cet aspect plutôt théorique s’ajoute une composante pratique – ce qu’on appelle « extrémisme » – le chemin vers l’acte criminel est marqué.

Push factors et pull factors. Dans la différence de cas particuliers, le trait commun à l’origine de la radicalisation semble être une prédisposition des individus aux sentiments de frustration par rapports à leur vie, à la société qui les entoure ou au système politique qui les incube. Les mouvements extrémistes sont capables d’intercepter ce mécontentement et d’offrir, selon le besoin, un « sens » et une « mission » aux jeunes désorientés; une réaction à l’ « injustice » vécue ou aperçue; un sentiment d’appartenance aux membres de communautés désormais atomisées.
L’impossibilité de dresser un profil unique de l’« extrémiste potentiel » et l’incapacité de cerner les motifs individuels au cœur de la quête radicale sont justement à la base de l’inefficacité de la réponse portée par les autorités européennes.

Des facteurs de risque différents pour des profils personnels variés. L’action de persuasion des mouvements extrémistes vise un public vaste et mélangé. Les jeunes à la recherche d’un sens existentiel trouve dans l’extrémisme violent cette dimension utopique – plutôt eschatologique que religieuse – qui manque à leur vie. C’est le « grande récit » dont parle O. Roy, qui offre une lecture simplifiée et manichéenne de la réalité. Ainsi s’explique le changement soudain opéré par la radicalisation sur des sujets occidentalisés et peu croyants auparavant, qui se transforment en prédicateurs de l’Apocalypse en très peu de temps.
Sur un autre front, plusieurs jeunes cultivés, issus de familles relativement aisées et bourgeoises, sont motivés par le désir de redresser les « injustices » de la société contemporaine. Que ce soit l’oppression de l’héritage colonial en Afrique et Moyen-Orient, l’« impérialisme » américain en Afghanistan et en Irak ou la situation de la Palestine actuelle, ces injustices provoquent un élan de révolte radicale que seul les mouvements extrémistes semblent comprendre et apaiser.
Enfin, un autre segment social constituant le squelette des groupes terroristes est représenté par des individus marginalisés à l’intérieur de leur communautés et qui cherchent un point de repère dans la « camaraderie héroïque » typique des bandes vouées à l’(auto)destruction. Ces jeunes, qui agissent souvent sans l’appui ou la connaissance de leurs familles et groupes d’amis, sont très loin de ce que l’approche culturaliste de certains média définit comme « exemples de la population musulmane radicalisée ». Bien au contraire, il s’agit de sujets qui – n’étant pas intégrés dans le réseau des mosquées et dans les pratiques sociales communautaires – choisissent de s’échapper de la société pour essayer de la détruire et prendre ainsi leur revanche.

Raffiner l’étude de la radicalisation: fondamentalisme ≠ djihadisme. Toute stratégie de prévention de menaces terroristes de la part des autorités publiques doit tenir compte de la différence existante entre le salafisme doctrinal et l’action politique terroriste de soi-disant djihadistes.
Le fondamentalisme enseigné par certains imams érudits, qui prévoit une approche littéraliste à la lecture du Qu’ran et une stricte observance des mœurs et rituels traditionnels, exprime sans doute une vision anti-moderne et ultraconservatrice de la société. Cependant, très rarement ce courant religieux trouve une débouchée politique dans l’action radicale violente. En effet, la pratique de l’exposition à la mort, les attaques médiatisées et les techniques employées par les extrémistes sont eux même des éléments trop modernistes pour le fondamentalisme. En outre, le salafisme requiert une connaissance et une maîtrise du texte sacré qui requiert des années d’étude, et qui s’adapte mal aux profils des jeunes occidentales radicalisés décrits plus haut.
Le djihadisme, par contre, travaille sur le plan de l’action. Charmés par la dimension totalisante de l’aventure radicale, les jeunes « moudjahidins » ne passent pas par l’étude approfondie du Qu’ran – souvent ils parlent très peu d’arabe – et se dédient plutôt à la « lutte ». C’est le cas de tant de jeunes combattant parmi les troupes de DAESH en ce moment : ils font la guerre à leurs « ennemis », s’occupant très peu des questions religieuses, et se mêlant encore moins au contexte de la société civile locale. Si le fondamentalisme procède par « endoctrinement », le djihadisme travaille par « embrigadement ».
Cependant, il serait naïf de ne pas reconnaître un lien entre le deux phénomènes. En effet, lorsque les jeunes radicalisés se vouent au djihadisme, un certain degré de fondamentalisme apparaît – et cela complique ultérieurement la situation et rend le travail de prévention et réaction encore plus difficile.

Des recommandations stratégiques. Le ton martial récemment assumé par le président français Hollande et nombre de ses collègues reflet le choix européen en faveur d’une politique contre-terroriste strictement sécuritaire. Le risque reste en la
mise en scène d’une guerre des identités, dans laquelle l’islam est censé être l’ennemi antisocial. C’est-à-dire que l’on provoque ce que DAESH attend: que l’Europe s’en prenne à l’islam afin de sortir le djihadisme du cercle restreint des individus actuellement concernés.
L’incapacité de distinguer entre fondamentalisme et djihadisme mène à l’insistance sur la nécessité de surveiller (ou même fermer) les mosquées. Mais comme l’on voit souvent, les groupes extrémistes recrutent en dehors des mosquées et sur internet. S’en prendre aux mosquées, c’est aussi méconnaître les dynamiques locales de surveillance qui existent entre les celles-ci et les autorités publiques locales.
D’autre côté, attribuer une importance excessive à l’ « asocialité » et au « nihilisme » des djihadistes, comme le fait Roy, implique une déresponsabilisation des gouvernements européens par rapport à l’échec de leurs stratégies d’intégration sociale qui ne joue pas en faveur d’une approche préventive et efficace à la menace terroriste.

Certaines actions doivent être mise en place au plus vite possible. Premièrement, dans nos sociétés, l’islam n’est pas suffisamment encore un objet de savoir. A présent, il est enseigné dans les manuels scolaires comme un objet de croyance, notamment à travers des mythes fondateurs, mais il n’est pas expliqué ni aux croyants ni aux non croyants. Cela n’alimente pas simplement le fondamentalisme islamiste, mais également les préjudices occidentaux qui renforce l’attrait de l’offre djihadiste. Deuxièmement, la réponse sécuritaire doit s’accompagner de moyens et d’actions sur le long terme dans des secteurs clefs comme l’éducation civique, l’emploi, l’enseignement et la cohésion sociale. Le chemin pour faire face à la radicalisation est long et difficile, et l’Europe a sans doute un rôle à jouer.

Bibliographie
Burgat, François, Réponse à Olivier Roy : les non-dits de « l’islamisation de la radicalité », Nouvel Observateur, http://rue89.nouvelobs.com/2015/12/01/reponse- a-olivier-roy-les-non-dits-lislamisation-radicalite-262320
Deroubaix, Christophe, Raphaël Liogier : « Le risque est de provoquer ce que l’on veut éviter », L’Humanité, http://www.humanite.fr/raphael-liogier-le-risque-est-de- provoquer-ce-que-lon-veut-eviter-590011
Lamlili Nadia, Rachid Benzine: « Pour faire face à Daesh, il est temps de nettoyer l’imaginaire islamique »,  Jeune Afrique, http://www.jeuneafrique.com/279520/societe/rachid-benzine-faire-face-a-daesh-temps- de-nettoyer-limaginaire-islamique/
Puwels, Lieven et Fabienne Brion (coord.), « Comprendre et expliquer le rôle des nouveaux médias sociaux dans la formation de l’extrémisme violent », Etudé commissioné par la Police Belege Fédéral (BESPO), 2013
Roy, Olivier: « Le djihadisme est une révolte générationnelle et nihiliste », Le Monde, http://www.lemonde.fr/idees/article/2015/11/24/le-djihadisme-une- revolte-generationnelle-et-nihiliste_4815992_3232.html#RcSp4GwHwRUJKmOL.99
Torrekens, Corinne, Comprendre le basculement dans la violence jihadiste, La Revue Nouvelle, http://www.revuenouvelle.be/Comprendre-le-basculement-dans-la- violence-2835

Tommaso Emiliani is Academic Assistant in the Department of EU International Relations and Diplomacy Studies at the College of Europe, Bruges. He is an alumnus from the Falcone&Borsellino Promotion, Natolin.