Quel débat européen sur la liberté d’expression après Charlie Hebdo?

CC - Passion Leica

CC – Passion Leica

Les jours suivant l’attaque djihadiste perpétrée contre ‘Charlie Hebdo’ le 7 janvier à Paris ont vu des fortes manifestation d’émotion et d’indignation contre ce qui a été largement vécu comme une attaque contre la liberté de critiquer la religion comme composante de la liberté d’expression. Ces manifestations ont pris une dimension européenne par la présence des dirigeants de presque tous les États Membres de l’ UE et surtout par le soutien des quotidiens et journalistes européens, exprimée par la reproduction des caricatures de Charlie Hebdo dans des nombreux journaux en Europe. Soudain les européens auraient pris conscience qu’une de leurs libertés fondamentales est en danger. Encore plus, ils seraient d’accord sur le fait qu’ils partagent une interprétation commune de la liberté d’expression qui s’étend au droit de critique de la religion et sur le fait de ne pas inscrire le droit de ne pas être choqué dans ses croyances dans le noyau de la liberté de culte.

Cela est-il vrai? Les européens partagent ils vraiment la même conception de la liberté d’expression? Après l’émotion, l’Europe a t’elle saisi l’opportunité de faire une réflexion critique sur les principales menaces qui planent sur cette liberté? Comment est-ce que ce débat est perçu en dehors de l’Europe et quelle image projette t’elle sur cette question? En prenant du recul le club de débat “penser l’Europe autrement” et le programme EG ont organisé un débat pour discuter de ces questions.

Après l’effroi des assassinats, il est évident que l’attaque contre Charlie Hebdo laisse derrière soi la peur menant à l’autocensure, surtout après les attaques à Copenhague qui confirment que la liberté d’expression est bel et bien visée par les terroristes. Quiconque reproduit les caricatures de Mahomet peut se sentir visé par la suite. Certains intervenants constatent que des débats et des activités sont déprogrammés en Belgique pour ne pas fournir des prétextes. Les médias anglo-saxons censurent des interventions, pixélisent les couvertures de Charlie Hebdo.

Peut-on pour autant parler vraiment d’autocensure? D’autres intervenants mettent plutôt l’accent sur le caractère positif de la retenue pour assurer la concorde dans des sociétés diverses. Même si j’ai le droit de publier une caricature du prophète je choisis de ne pas le faire pour ne pas heurter mes concitoyens musulmans, tout en les invitant au débat critique.

Ces deux arguments s’opposent à nouveau tant le respect de l’autre peut donner lieu à des tabous et des non-dits. Chaque religion ou communauté pourrait revendiquer son terrain sacré inviolable et restreindre par conséquence les limites de l’espace public. Dans l’argument que la liberté d’expression n’existe qu’en absence quasi totale des limites, la possibilité de tout dire, de tout critiquer serait le seul moyen de décloisonner la société et de mettre les bases pour une société réellement intégrée. La débat ne peut pas seulement porter sur le “modèle français” d’intégration. Les modèles britannique, néerlandais ou danois ne semblent pas se porter mieux. En Europe il semble exister plus de problèmes d’intégration qu’ailleurs comme aux États Unis.

Il faut donc s’interroger sur les problèmes d’intégration et de racisme. On pourrait même penser que la défense politiquement correcte de la liberté d’expression se pose dans un cas ou c’est les croyants de la minorité musulmane qui se sentent visés. Pourtant d’autres menaces sur la liberté d’expression comme la crise de la presse écrite, la surveillance des communications et les lois contre le blasphème encore existantes en nombreux Etats européens et tolérées par la jurisprudence Preminger de la Cour Européenne des Droits de l’Homme.

Pour autant il est vrai que les seules menaces violentes qui se sont posées sur cette liberté récemment viennent d’islamistes radicaux. La question sur les rapports entre l’Europe et le monde musulman se repose, est-ce que ces événements confirmeraient la thèse qui prétend qu’il existe un “clash de civilisations”? Les réactions dans le monde musulman montrent bien que les djihadistes sont rejetés par la large majorité. Tous les voisins musulmans de l’Europe manifestent leur solidarité. Pourtant la reproduction des caricatures les jours suivant l’attentat produit aussi une montée de colère allant du Maroc au Pakistan et passant par la Tchétchénie. Certains leaders politiques présent à la manifestation de Paris étaient loin d’être des modèles de défense de la liberté d’expression, mais ont néanmoins voulu rejeter la violence terroriste et exprimer leur solidarité à la France. Le message semble clair: le rejet de la violence est plus fortement partagé que l’interprétation forte de le liberté d’expression face à la liberté de culte.

Luis Bouza García et Servane Metzger

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